Comme promis, aujourd'hui je vais vous parler d'étalons fougueux, de croupes rebondies et de chevauchées éreintantes. Enfin de chevaux quoi. Pour ceux qui ne sont pas trop branchés 30 milions d'amis, je vous conseille de passer votre chemin, ça va être passablement niais.
Je suis d'un naturel assez peu élégant quand il s'agit de se déplacer. Alors si je monte à cheval, vu que cet animal a la classe, je me suis dit que ça me donnerait fière allure à moi aussi. Faux, archi-faux. Juste, ça rend ma monture un brin pataude. Même comme figurant dans un mauvais western, on m'aurait pas accepté. Moi, j'étais disposé à accepter mon sort benoîtement. Mais le sort en a décidé autrement.
Nous sommes au pied du Cotopaxi, un menaçant nuage appelé migraine m'empêche d'envisager les flancs du volcan avec convoitise, et je me résous à laisser filer mes compagnons de route sans moi. Par passion plus que par dédain, je pars en ballade à cheval avec un guide du coin. Le cheval qu'il me file, si ç'avait été un chien, je l'aurait appelé Rantanplan. Voyez le genre. Bref, pas une foudre de guerre. Déjà, j'aurais dû me douter quand mon guide ma demandé d'enfiler des éperons de cowboy, avec étoile pour faire bien mal aux flancs. Ce genre de truc, ça ferait même avancer un cheval d'arçon. Alors bon, j'encaisse sans rien dire, je les enfile. Mais pas question de les utiliser. Rapport à mes principes. Je préfère que ce soient mes mollets qui finissent en sang plutôt que ses flancs. Sauf que le canasson, il est bougrement lent. Et il n'aime pas le galop. Son truc à lui, c'est plutôt allonger le trot. Alors moi, mes fesses et ma selle western, on est pas trop d'accord. Ou comment transformer une chevauchée sauvage en partie de tape-cul. La solution, je crois l'avoir entre les mains : je me saisis d'un bout de corde qui traîne près de l'encolure, et je la fais tournoyer dans les airs avec ma main libre. Ah y est, je suis un cowboy. Quand l'impact psychologique sur ma monture s'estompe, je lui fouette les flancs sans conviction, et mon cheval tombe dans le galop - sans conviction- qui s'avère bigrement inconfortable. Le paysage a beau être idyllique, la ballade s'annonce catastrophique.
Mais pas question de capituler face à la médiocrité. Si mon cheval n'est pas à la hauteur de mes attentes, je n'attendrai pas pour prendre de la hauteur sur un autre cheval. Tiens, celui de mon guide par exemple. Observation du quoi de l'oeil, Questions faussement naïves, et attaque frontale : "Dis, tu me prêtes ton cheval?". Mon guide balbutie, bafouille, baragouine, et se demande jusqu'à quel point le client est roi. Il ne s'attendait pas à celle-là. Moi je ne m'attendais pas au canasson qu'il m'a mis entre les jambes. Comme ça on est quittes. À court de contre-arguments, il finira par accepter, non sans me bombarder de recommandations. Dans l'ordre, ça donne à peu près ça : Le cheval est jeune, très jeune. Le cheval est une jument. La jument n'est pas fourbe, mais fougueuse, généreuse et rapide. Ah oui, et si je lâche les rênes, on ne me revoit très certainement plus. C'est donc serein et apaisé que j'enfourche ma monture. Et déjà moins serein et moins apaisé que j'essuie mon premier échec : ma jument ne connaît pas la position arrêt. Je finis donc de régler mes étriers au pas, je voudrais pas la contrarier. Je reprends donc la route, tendu comme les rênes qu'agrippent mes mains moites. Un pas actif, confortable, une encolure cambrée qui dit oui, qui dit oui, et une pénétrante sensation que le cheval me veut du bien. Ne me reste plus qu'à lui offrir ce qu'il me réclame : un petit trot pour se dégourdir les jambes. Une légère poussée du bassin, et le voilà qui tombe... dans un galop léger, aérien, ponctué par une foulée lente et douce. L'autre cheval suit au trot, mais à cet instant je m''en fous, de toute façon il n'existe plus, il n'y a plus que mon cheval et moi, les steppes lunaires et le Cotopaxi qui veille au loin. Je suis un centaure, mes jambes sont soudées à ses flancs, le mouvement de mon bassin épouse harmonieusement sa foulée gracieuse, et ses fers martèlent la terre avec véhémence. Sa respiration rageuse m'invite à le laisser pleinement s'exprimer : je lâche du leste, mes mains détendent leur étreinte, et je sens la puissance de ma monture se déployer. En une poignée de secondes, le galop est devenu frénétique, enivrant, et incroyablement rapide. Je savoure l'instant. Il n'y a pas d'adversité, la terre meuble nous accueille à chaque foulée, les pierres sont éparses et anodines, le relief verdoyant copieusement arrondi. Vient alors le moment tant redouté où je me demande si j'arriverai à reprendre le contrôle de ma muse. Pesant de tout mon poids sur les étriers et la selle, je lui rappelle tant bien que mal que j'existe. La contrariété passée, ma jument daigne ralentir l'allure, docilement, et retombe dans son galop de parade. Je redescends aussi sur terre. Du moins pour le moment. Juste le temps de savourer cet instant précieux, de le garder en bouche, de m'assurer qu'il était réel. Après treize années d'équitation, je viens d'avoir mon premier orgasme équestre. Sans mauvais jeu de mots. Le reste de la ballade ne sera qu'une répétition à l'envi de ces variations galopantes, tantôt dans une montée, tantôt dans un ruisseau, mais toujours loin de la réalité. Le retour au chalet, ponctué par une ultime course botte à botte avec le guide, fermera cette parenthèse enchantée. Le sourire béat, lui, restera figé sur mon visage une bonne partie de la journée.